LGBT au Japon : des avancées timides, mais tout reste à faire…

LGBT_1Français du Monde – Tokyo organisait dimanche 19 juin une conférence bilingue exceptionnelle autour de la question des droits et revendications des communautés LGBT au Japon, réunissant un public attentif et concerné de près d’une centaine de personnes ; Français, Japonais mais aussi Danois, Mexicain, Chinois… une mosaïque de nationalités d’autant plus précieuse que la discussion révèlera que c’est peut-être par le biais des avancées réalisées à l’étranger que s’effectueront les pressions les plus efficaces pour une reconnaissance des droits LGBT au Japon.


La conférence a débuté par une minute de silence à la mémoire des victimes de la fusillade d’Orlando survenue le 12 juin dernier, dont la motivation homophobe donnait une résonance particulière à cette soirée.

Dans un message vidéo introductif, Christophe Girard, maire du IVe arrondissement de Paris, grand connaisseur du Japon où il a vécu plusieurs années, a fait part de son soutien à l’égard de la communauté LGBT du Japon, se réjouissant des premiers pas vers la reconnaissance, au moins symbolique, que constituent les « partenariats enregistrés » des arrondissements de Shibuya et de Setagaya.

La communauté homosexuelle au Japon, d’une dissimulation tolérée à une affirmation dénuée de droits

Shibun Nagayasu, juriste et militant pour les droits des homosexuels au Japon, a ensuite dressé un historique de la situation de la communauté homosexuelle au Japon, exposant en premier lieu le paradoxe constitué d’une part par les nombreuses références à l’homosexualité dans les arts et la culture japonaise et par le fait qu’elle n’ait jamais été interdite, et d’autre part par son caractère encore tabou. L’homosexualité au Japon a toujours été une pratique souterraine, tolérée tant qu’elle n’était pas affirmée. Ce sont les années 80 et l’apparition du sida qui ont donné une première visibilité, dans un contexte tragique, à la communauté homosexuelle ; visibilité affirmée ensuite à partir des années 90 dans les médias, et notamment dans les magazines féminins, sous un jour bien plus réjouissant : ce « gay boom » présentait l’homosexualité comme « chic, cool et tendance ». Cette mise en lumière a aidé de nombreuses personnes à prendre conscience de leur identité sexuelle, sans qu’elle aille toutefois de pair avec une reconnaissance sociale.

L’acte de naissance de la cause des droits homosexuels peut être fixé en 1990, avec l’affaire du Fuchu-Seinen-no-Ie. Ce centre culturel géré par la municipalité de Tokyo fut en effet condamné pour avoir refusé d’héberger des personnes en raison de leur homosexualité ; ce jugement constitue le premier acte de défense des droits de la communauté homosexuelle, reconnue comme une minorité.

En 2002, le meurtre d’un homosexuel dans le parc de Shin-Kiba a tragiquement mis en évidence la persistance d’une homophobie profondément ancrée dans une partie de la société ; aux yeux des agresseurs, les homosexuels constituent des proies faciles car ils n’osent se plaindre, ce qui rend d’autant plus cruciale la nécessité de libérer la parole sur la question. Certes, en l’espace de quelques années, la communauté homosexuelle a gagné en visibilité sur la scène médiatique, grâce au développement d’Internet, à la publication de plusieurs magazines destinés à un public homosexuel, à la présence de personnages homosexuels dans des feuilletons télévisés, à des émissions de société ; cependant, être homosexuel au Japon continue trop souvent d’être accompagné de souffrances : manque d’informations sur l’identité sexuelle (le thème de l’homosexualité n’est toujours pas abordé à l’école), moqueries ou mises à l’écart, isolement, détresse psychique, précarité et solitude renforcées par le vieillissement ou le HIV… Pour Shibun Nagayasu, le boom LGBT doit maintenant s’accompagner d’une reconnaissance des droits LGBT.

Des avancées notables pour les personnes transgenres

L’intervention d’Aya Kamikawa, conseillère municipale de Setagaya et première élue transgenre, a permis de comprendre comment le combat des personnes transgenres, qui n’en est certes qu’à ses prémisses, a débouché sur la reconnaissance de droits précieux. Ce n’est qu’en 1998, après des décennies d’opérations effectuées dans la clandestinité, que la première chirurgie de réattribution sexuelle a pu être faite de façon officielle ; elle fut aussitôt suivie par une déclaration du Ministre de la Justice de l’époque, faisant savoir qu’il restait strictement opposé à un changement officiel de sexe sur l’état civil. Cette distinction entre identité sexuelle et état civil faisait de la vie quotidienne des personnes transgenres un parcours d’obstacles : chercher un logement, trouver un emploi stable, une simple visite chez le médecin, sont autant d’épreuves auxquelles elles se retrouvaient confrontées sans aucune arme. Les personnes transgenres ont alors commencé à se structurer en associations organisant très régulièrement des rencontres avec des médecins, des juristes, des journalistes, en dépit des jugements continuant de débouter les recours de rectification de sexe sur l’état civil.

C’est dans ce contexte qu’en 2003, Aya Kamikawa a décidé de se présenter aux élections municipales de Setagaya, non pas poussée par un désir de s’engager politiquement, mais parce qu’une élection lui paraissait le meilleur moyen de propulser la cause des personnes transgenres au centre du débat public. Les médias se sont rapidement saisis de sa démarche, et par exemple de l’accord rendu du bout de lèvres par le Ministère de l’Intérieur l’autorisant à se porter candidate en tant que femme. Aya Kamikawa a été élue (et réélue 3 fois depuis), et cette victoire a agi comme un détonateur. Dès juillet 2003, le Parlement a voté une loi autorisant le changement d’état civil  sous quatre conditions (en sus d’un diagnostic médical d’un trouble de l’identité sexuelle) : avoir plus de 20 ans, avoir terminé une chirurgie de réattribution sexuelle, ne pas être marié et ne pas avoir d’enfants (condition assouplie en 2008). Peu à peu, des administrations ont ajusté les conditions de déclaration de sexe sur les formulaires (suppression de la mention ou possibilité de mentionner un autre sexe que celui de l’état civil…), jusqu’à une décision historique de la Cour suprême en 2013, reconnaissant comme père d’un enfant une femme devenue homme.

En 2013 également, le Ministère de l’Education a souhaité s’assurer qu’un dispositif de conseil pour les troubles de l’identité sexuelle était mis en place dans toutes les écoles ; il ne concerne toutefois que les personnes transgenres, et non LGB ; pourquoi les personnes transgenres sont-elles les seules à disposer de ce type de mesures ? Probablement parce que les associations de soutien aux victimes de troubles de l’identité sexuelle de type transgenre ont mené des campagnes de pression auprès de l’Etat plus insistantes. Dans ce contexte, il est primordial que les personnes et couples homosexuels se saisissent eux-mêmes de façon plus soutenue de la question de leurs droits.

Témoignage de Lenna : un couple lesbien au Japon

Après avoir vécu de nombreuses années en Australie, Lenna découvre avec surprise à son retour au Japon que Tokyo, grande métropole moderne et internationale, reste une ville où vivre son homosexualité ne va pas de soi. La société japonaise valorise l’uniformisation, l’harmonie, le respect des règles, le conformisme, et l’homosexualité reste souvent considérée comme une perversion. Elle raconte que l’ébahissement de ses collègues, lorsqu’elle leur apprend qu’elle vit avec une femme, tient avant tout à leur surprise qu’une femme puisse évoquer ainsi ouvertement un élément de sa vie privée dont elle devrait plutôt avoir honte à leurs yeux. Elle rencontre des réactions d’incompréhension, de consternation, des moqueries souvent graveleuses. Ainsi, par peur du jugement et du rejet, beaucoup de Japonais cachent leur homosexualité : une étude de la NHK révèle que 50 % des personnes homosexuelles seulement ont fait leur coming out auprès de leur famille. Si Lenna a la chance de travailler dans une entreprise plutôt tolérante, le quotidien de son couple s’avère compliqué. Lenna et sa compagne n’ont par exemple pu trouver de logement qu’en prétendant être de simples colocataires ; et elle s’inquiète de ce qui adviendra si sa compagne ou elle-même doit être hospitalisée : seront-elles considérées comme des conjoints aptes à prendre une décision médicale ?

Témoignage de Raul et Mustapha : des droits élargis pour les couples homosexuels étrangers

Enfin, Raul, franco-vénézuélien, et Mustapha, franco-algérien, sont revenus sur le parcours administratif qui leur a permis de vivre ensemble au Japon en tant que couple. Pacsés en 2000, ils ont découvert que seul le mariage, possible en France pour les personnes de même sexe depuis 2013, pourrait permettre à Raul de disposer du visa l’autorisant à rejoindre Mustapha, chercheur au Japon pour une agence gouvernementale, sans aucune garantie toutefois ; en effet, les informations émanant de l’Ambassade du Japon en France et du Service de l’Immigration de Shinagawa divergeaient, allant de l’impossibilité absolue à la possibilité sans certitude. Raul est donc arrivé au Japon fin 2013 avec un visa d’étudiant, et a pu obtenir du Service de l’Immigration, sur présentation de son acte de mariage, un certificat de résidence avec un statut « designated activities » (distinct du statut « dependent » accordé aux conjoints d’étrangers hétérosexuels), mais cependant lié au visa de Mustapha. Leur arrondissement de résidence leur a délivré un certificat de résidence, les considérant comme un foyer, Mustapha comme chef de famille et Raul comme époux. Le Service central de l’Immigration a cependant rejeté ensuite cette dernière désignation et proposé en substitution le terme « enkosha » (personne liée par un lien spécial).

Bien qu’il n’existe pas de réglementation claire et univoque, il semblerait qu’à condition que les deux membres du couple soient ressortissants d’un pays reconnaissant le mariage homosexuel, les conjoints d’expatriés puissent disposer d’une autorisation de séjour, au même titre que les couples hétérosexuels. De facto, les couples homosexuels étrangers installés au Japon disposent de droits dont sont encore privés les couples homosexuels japonais. De même, les Japonais en couple avec un étranger du même sexe ne peuvent lui obtenir d’autorisation de séjour.

Questions et réponses avec la salle

Au sujet des enfants : pour l’heure, aucune adoption par des parents homosexuels n’a été validée. Un cas à Osaka a permis d’encadrer l’arrivée d’un enfant dans un foyer homosexuel en lui conférant un statut similaire à celui d’une famille d’accueil.

Pourquoi les revendications pour un « mariage pour tous » restent-elles si discrètes au Japon ? Plusieurs explications ont été avancées. Peu de couples homosexuels font leur coming out ; le mouvement lesbien est traversé par des courants féministes ne considérant pas le mariage comme une option souhaitable ; enfin, il existe un dispositif d’adoption mutuelle entre adultes permettant de créer un lien entre deux personnes homosexuelles et de pallier l’impossibilité de se marier. Dans ces conditions, la question des droits ne doit pas être forcément liée à celle du mariage.

Comment faire avancer la question ? Un conseiller municipal de l’arrondissement de Nakano présent dans la salle  a encouragé les couples homosexuels à faire la démarche de venir s’enregistrer auprès de leur mairie d’arrondissement, quitte à être déboutées ; ce n’est qu’en présence de telles revendications que les autorités accepteront de se saisir de la question. Paradoxalement, l’absence d’un débat réellement clivant nuit à l’avancée des droits. Aucune personnalité, politique, médiatique ou autre, ne s’affirme ouvertement contre les droits des personnes LGBT, étouffant ainsi dans l’œuf toute nécessité de prendre fermement position en leur faveur : difficile de mobiliser militants et société civile pour une cause qui ne fait l’objet d’aucune attaque franche !

Au final, ce sont peut-être les avancées ayant lieu à l’étranger qui constitueront le moyen de pression le plus efficace. Par exemple, les diplomates ou expatriés japonais ayant vécu à l’étranger reviennent parfois avec un partenaire de même sexe : quel statut de résidence leur offrir ? De même, dans la mesure où les autorités japonaises acceptent d’étendre à leur sol national des droits reconnus aux couples homosexuels étrangers dans leur pays d’origine, le « double standard » privant les couples japonais de ces droits paraît incongru.

La conférence s’est conclue sur le vœu de prolonger la discussion en lui conférant une dimension plus formelle, peut-être en demandant à l’Ambassade de France d’accueillir cette prochaine édition.

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Informations complémentaires : Shibun Nagayasu est secrétaire général de l’association Purple Hands (http://purple-hands.net). Il est par ailleurs chaque jeudi soir à Shinjuku Ni-Chome au Tac’s Knot (http://www.asahi-net.or.jp/~km5t-ootk/tacsknot.html)

Document : compte rendu de la Table Ronde personnel et intéressant publié sur son blog par un spectateur, Jérôme Ydarack :
https://hasardjapon.wordpress.com/2016/06/20/conference-situation-et-revendications-des-personnes-lgbt-au-japon/

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